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Ilango

inde

L’arrivée des moissons signifie pour notre famille une source de revenus supplémentaires non négligeable, notamment depuis qu’Ilango est venu agrandir le cercle il y a tout juste deux mois.

 

Aujourd’hui, le temps des récoltes est aux portes de nos maisons. Dès demain matin, il me faudra abandonner mon nouveau-né aux mains de ses sœurs.

 

Pajani, mon mari a tendance à grimacer dès lors qu’il me voit couver d’un peu trop près notre garçon. Il ne comprend pas la connivence et le lien charnel qui m’unit à Ilango.

 

Après avoir subi neuf accouchements et donné naissance à neuf filles, Ilango est le garçon que je n’attendais plus. Lorsque je le portais dans mon ventre et que je lui parlais de sa vie à venir, j’étais intimement convaincue que cet enfant serait le garçon que j’avais attendu toute ma vie.

 

Sa naissance a apaisé mon cœur et illuminé ma vie. Il m’a donné la force que je n’avais plus. Il a réveillé la poupée de chiffon que j’étais devenue. Il m’a fait prendre conscience de la femme que je n’étais plus. Aux tréfonds de mon cœur, Ilango, mon enfant chéri a rallumé cette étincelle de vie qui s’était éteinte au fil des années sans que je ne m’en aperçoive. Un faisceau de lumière brille désormais de mille éclats et il est de mon devoir de mère et de femme de maintenir cette flamme le plus longtemps possible.

 

Mes filles, me sentant happée par l’arrivée d’Ilango, ne cessent jour et nuit de se chamailler. En prise avec leurs jalousies naturelles, elles font d’un rien un monde. La moindre anicroche prend des proportions démesurées. L’atmosphère familiale s’en ressent et les liens familiaux se distendent irrémédiablement. Pajani ne supporte plus l’esprit revanchard et imbuvable de ses filles et préfère s’éclipser à la moindre occasion.

 

J’avoue que je me sens dépassée par les événements. Mon cœur est tourné vers Ilango et mon esprit, je le crains, n’y vois plus bien clair. Je suis envoûtée par ce petit être que je chéris plus que ma vie et il ne fait nul doute que je néglige mes filles au détriment de cet amour dévorant. A chaque fois que l’une d’entre elle passe à côté d’Ilango, je l’entends feuler tel un fauve prêt à lui sauter à la gorge.

 

Les journées passent ainsi au rythme des cris et des pleurs de mes filles tandis que je berce en mon sein l’enfant qui m’a insufflé une nouvelle respiration. Ce soir, je profite égoïstement des dernières heures auprès d’Ilango. Demain, la journée sera rude et le labeur harassant. Il me faudra des forces et je les puise dès maintenant dans le regard d’Ilango. Les touffes de chanvre que je cachais dans mon corsage par le passé font partie d’une autre vie. Ce temps-là est bel et bien révolu. Grâce à l’amour de mon fils, plus aucun subterfuge ne me sera nécessaire.

 

Au petit matin, le goût de la vie ne me semble plus le même que celui d’hier. Tout me paraît plus facile. Avant de partir, je n’oublie pas de glisser dans l’ourlet de mon corsage quelques mèches des cheveux d’Ilango. Son odeur me suivra où que j’aille. Ses mèches brunes et bouclées viennent rejoindre le livret de prières que Tilana, mon arrière-grand-mère me dédicaçât quelques instants avant de rendre son dernier souffle. Forte de leurs chaleurs, rien ne peut m’arriver.

 

C’est l’âme légère et le sourire au bord du cœur que j’accomplis les labeurs les plus pénibles. Mes gestes amples et souples semblent appartenir à une autre que moi. Mon dos ne me fait plus souffrir tandis que mes jambes paraissent soudainement plus déliées. Je prends même le temps d’aider Lalitha à soulever les bottes de foin. La vie est un cadeau. A moi de remercier le ciel de la chance qui m’est offerte. C’est ainsi que cette journée de travail fut la promesse d’un nouveau chemin que je comptais prendre avec gracilité et majesté.

 

Après avoir passé dix heures d’affilées loin d’Ilango, il me tarde de le prendre dans mes bras, de m’enivrer de son odeur et de le couvrir de baisers. Quelques mètres me séparent encore de lui lorsque Ilanila, la plus jeune de mes filles me barre l’entrée de notre maison. En un regard, j’ai su.

 

Folle d’angoisse, je me jette à l’assaut de la porte que mes filles m’empêchent de franchir. Mes neuf filles font bloc autour de moi. De leurs bras, elles m’enserrent de toutes leurs forces m’interdisant d’approcher le corps d’Ilango recouvert par des dizaines et des dizaines de pierres. D’une main fébrile, je déboutonne mon corsage. Je saisis un morceau de gravats, souillé par le sang rouge vif de mon ange défunt et le porte à mon sein.

 

Paris, le 22 Avril 2010

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M
<br /> <br /> Etrange et envoûtant texte qui montre l'importance d'une vie quand elle est la seule richesse......................belle immersion en ces pays lointains où ta plume sait faire naître en d'humbles<br /> microcosmes des sentiments profonds ,aériens de pudeur malgré la force du témoignage.......................................................esprits des femmes vouées au travail et à l'acceptation<br /> de leurs enfants ..................................................dans l'abnégation silencieuse de leurs existences....................................................................<br /> <br /> <br /> ................................bises.............................Mimi<br /> <br /> <br /> <br />
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V
<br /> <br /> Merci tout plein, Mimi.<br /> <br /> <br /> <br />