
Rien ne pouvait laisser prédire que le monde ne serait plus jamais pareil. Qui aurait pu imaginer que notre quotidien basculerait du jour au lendemain ? Personne. Et pourtant ... Ce matin-là, ce fut le choc.
En y repensant, tout commença de travers. Dès mon réveil, les choses les plus anodines commencèrent à déraper. L'attitude de mon chat, Loukoum aurait dû me mettre la puce à l'oreille. Une simple caresse amicale et voilà qu'il m'assénait un violent coup de griffe sur la main en me soufflant méchamment dessus. Comme si cet accès d'animosité ne lui avait pas suffi, il s'empressa de prendre la poudre d'escampette. Je n'ai pourtant rien d'un fantôme ! Curieuse réaction, ne trouvez-vous pas ? Mais ce banal incident ne devait être que le début d'une suite illogique où tout devait aller de mal en pis.
Au sortir de chez moi, impossible de reconnaître mon environnement. Ma maison ne ressemblait plus à une maison mais à un immense immeuble high-tech, ultra sophistiqué. Disparue ma jolie chaumière à colombage, vieille de 150 ans, aux poutres apparentes et aux délicieuses lignes normandes. Exit bosquets et jardins fleuris. Place aux panneaux publicitaires et autres plaisirs visuels des villes industrielles. Nul endroit où poser mes yeux sans que le gris des villes n'accapare mon champ de vision. Aucune verdure, pas la moindre fleurette sur les façades des habitations. Ma jolie campagne n'existait plus. Elle venait d'être engloutie par la ville. Mais qu'avait-il bien pu se passer ? Chose étrange, à y regarder de plus près, les personnes environnantes n'avaient par l'air d'être perturbées. Elles vaquaient à leurs occupations, bavardant entre elles, traçant leur chemin dans cette campagne dont je semblais être seule à me souvenir.
Après un round d'observation et pour en avoir le cœur net, je me décidai enfin à aborder un jeune couple afin de le questionner sur les changements soudains opérés durant la nuit. Je me rapprochai, fixai la jolie jeune femme brune et allai droit au but en lui demandant si elle avait entendu parler des bouleversements que notre campagne et nos vies connaissaient. Je la pressai du regard afin qu'elle puisse me révéler ce qu'elle savait mais elle semblait lointaine. Elle me regardait sans me voir et ne paraissait pas comprendre ce que je lui voulais. C'est alors qu'elle se retourna vers son compagnon qui n'avait pas l'air de mieux saisir la situation. Ils échangèrent quelques paroles dont je ne compris pas le sens et pour cause ils ne parlaient pas ma langue. Pas de chance, j'étais tombée sur des touristes ! Je n'allais pas pouvoir compter sur eux. Il allait falloir que je cherche mes renseignements ailleurs. Pas de problème. Je courus jusqu'à la halle aux poissons. Nul doute que j'y trouverai des badauds. A quelques encablures, je ressentis le même malaise. Malaise persistant qui ne fit que s'amplifier. Les odeurs, les couleurs et les perceptions n'étaient plus les mêmes. Je pus le sentir, le ressentir et le percevoir à chaque coin de rue. Plus rien n'était comme avant. C'était comme si on m'avait privée de mes sens. Ma campagne était aseptisée. Ils l'avaient tuée. Ni odeurs, ni couleurs, encore moins de saveurs. Ils l'avaient dépecée. Privée de son essence. Je sentis que je l'avais perdue. Je le savais. Mon paradis s'était envolé. Désormais, une société de fer et de glace s'étendait à perte de vue. La halle aux poissons confirma mon pressentiment. Les marchandes, leurs soles, truites et loups de mer en pagaille avaient disparus. L'iode ne venait plus chatouiller mes narines. Le béton avait remplacé les toits en chaume. Le brouhaha des passants et des enfants avaient fait place au silence mortel des tours qui montaient jusqu'au ciel sombre, menaçant, le ciel des mauvais jours. Je posai mon regard sur ce massacre orchestré. Un immense sentiment de solitude me submergea. Impossible de contenir plus longtemps mes larmes.
Incroyable ! Quel scénario ! Voilà longtemps que mon agent ne m'avait pas soumis une histoire aussi forte. Plus vraie que nature. Nul doute que ce film fera un tabac. Réalisé par Steven Spielberg en personne, cette bombe cinématographique risque fort bien d'être classée au top niveau et devrait assurément entrer en lice pour les Oscars. A moi, la statuette ! Avec un tel rôle en or, je devrai pouvoir faire taire les pires langues de vipères qui ne cessent de me dénigrer jugeant mon succès inapproprié. Je vais leur montrer que je ne suis pas qu'une plastique irréprochable. Vous verrez que l'Actors Studio n'a rien à m'apprendre !
Paris, le 2 Avril 2009