Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Publicité

Lorena



La veille au soir, il m'avait fallu avaler une nouvelle rasade de médicaments avant que je ne m'enfonce dans un sommeil sans rêves. C'est pourquoi lorsque le téléphone retentit dans le silence de la nuit, je décrochai le combiné comme une automate. D'une voix pâteuse, je parvins péniblement à articuler un faible « Allô, qui est à l'appareil ? ». Quelques secondes d'attente, une éternité, puis une voix de jeune femme résonna au bout du fil. Une voix étonnamment fraîche à cette heure avancée. Bien qu'un peu hésitante, elle était des plus amicales. Après m'avoir demandée si j'étais bien Madame Claire Valls, elle se présenta : "Je suis Lorena de Rosendo."

Lorena ... A l'écoute de ce doux prénom, tout le passé me revint péniblement en mémoire. Des souvenirs que je n'avais eus de cesse d'enterrer durant ces longues années de cauchemar. Serait-il possible que ... ? Non, j'avais suffisamment attendu pour que je cesse de me torturer encore et encore jusqu'à épuisement. Inutile d'espérer. La vie m'avait tout pris et seule la mort pourrait me délivrer. Lorena ... Cela ne pouvait être qu'une simple coïncidence, rien de plus. Mieux valait chasser ces idées saugrenues et reprendre contact avec la réalité aussi douloureuse soit-elle. Je me ressaisis aussitôt et repris mes esprits : "Je ne comprends pas ... Lorena ? C'est une mauvaise plaisanterie.". Une légère hésitation, un souffle à peine audible : « C'est moi, maman. Lorena, ta fille. ».

Dans une plainte qui mêlait douleur, perplexité et joie, je m'entendis remercier le ciel n'osant croire à ce que je venais d'entendre. Lorena, ma fille était encore en vie. Sa voix venait de caresser mon oreille et en l'espace d'une seconde, ma vie venait à nouveau de basculer pour mon plus grand bonheur cette fois. Vingt ans que je vivais l'enfer, depuis le jour où un déséquilibré m'avait arrachée mon enfant, le jour où ma petite Lorena n'était pas rentrée du goûter d'anniversaire de Juliette, son amie de classe. Ce soir-là, j'ai bien cru mourir d'angoisse et de douleur, tant ma chair était meurtrie. J'aurais voulu mourir mille fois plutôt que de survivre à mon enfant. Je hurlai de désespoir. Je voulais ma fille. Je voulais Lorena. Je voulais la toucher, l'embrasser, la serrer dans mes bras et lui dire combien je l'aimais. Ce soir-là, plus rien n'existait. La vie s'était arrêtée ce soir d'été 1981. Les recherches aussitôt lancées par la police n'avaient rien données, pas plus que celles du quartier qui s'étaient mobilisées d'un seul homme. Pourtant, j'avais toujours entendu dire que les premières heures étaient les plus importantes. Mais ni la police ni le voisinage ne m'avaient ramenée ma Lorena. Mon bébé s'était volatilisé comme un ange au beau milieu d'un anniversaire. Personne ne l'avait vu partir. Ses camarades tout comme leurs parents ne savaient rien. Je n'avais plus que mes yeux pour pleurer et l'espoir chevillé au corps de revoir Lorena. Et pourtant, mes prières furent vaines durant ces vingt années de calvaire : la vie n'avait plus de sel, l'envie avait fait place au chagrin et au renoncement, jusqu'à aujourd'hui, jour béni entre tous où le ciel m'a exaucée. Ma Lorena était de retour. Par quel miracle, je n'en avais cure : elle serait bientôt dans mes bras, c'était la seule chose qui comptait. Plus de temps à perdre, la vie n'attend pas. Lorena est là. Maman arrive.


Paris, le 16 Décembre 2008


Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
S
Tu sais que je reste toujours sur ma faim à la lecture de tes textes. Tu as voulu décrire ce moment précis, et sans doute est-ce une bonne chose pour vraiment aller au bout des sentiments. Je trouve en tout cas que tu écris de mieux en mieux.
Répondre
V
<br /> <br /> Merci, Sam pour les compliments.<br /> <br /> <br /> <br />
M
Mon Dieu , cela évoque pour moi la triste affaire de cette mère dont on avait par mégarde interverti l'enfant.....Le père ne reconnaissant aucune ressemblance avec sa fille quitta sa femme..........malgré l'honnêteté de celle-ci...je n'ose imaginer l'angoisse des parents des deux côtés et le choc pour les gosses.....Le cas que tu décris est encore plus terrible.....et la fin semble heureuse...mais la vie de ceux qui connaissent cette situation doit être un vrai calvaire..jamais ils ne doivent trouver le repos , même pendant ces fêtes de lumières.........................amitiés....Mimi
Répondre
V
<br /> <br /> Tu as raison, mon cher Mimi, le choc doit être immense et nous ne pouvons que tenter d’en percevoir<br /> l’ampleur mais comme sur toutes choses, la vie reprend à plus ou moins long terme ses droits et l’acceptation pour ne pas dire la résignation nous amène à survivre, enfin<br /> j’imagine.<br /> <br /> <br /> <br />