Par Vanessa

La veille au soir, il m'avait fallu avaler une nouvelle rasade de médicaments avant que je ne
m'enfonce dans un sommeil sans rêves. C'est pourquoi lorsque le téléphone retentit dans le silence de la nuit, je décrochai le combiné comme une automate. D'une voix pâteuse, je parvins
péniblement à articuler un faible « Allô, qui est à l'appareil ? ». Quelques secondes d'attente, une éternité, puis une voix de jeune femme résonna au bout du fil. Une voix
étonnamment fraîche à cette heure avancée. Bien qu'un peu hésitante, elle était des plus amicales. Après m'avoir demandée si j'étais bien Madame Claire Valls, elle se présenta : "Je
suis Lorena de Rosendo."
Lorena ... A l'écoute de ce doux prénom, tout le passé me revint péniblement en mémoire. Des souvenirs que je n'avais eus de cesse d'enterrer durant ces longues années de cauchemar. Serait-il
possible que ... ? Non, j'avais suffisamment attendu pour que je cesse de me torturer encore et encore jusqu'à épuisement. Inutile d'espérer. La vie m'avait tout pris et seule la mort
pourrait me délivrer. Lorena ... Cela ne pouvait être qu'une simple coïncidence, rien de plus. Mieux valait chasser ces idées saugrenues et reprendre contact avec la réalité aussi douloureuse
soit-elle. Je me ressaisis aussitôt et repris mes esprits : "Je ne comprends pas ... Lorena ? C'est une mauvaise plaisanterie.". Une légère hésitation, un souffle à peine audible :
« C'est moi, maman. Lorena, ta fille. ».
Dans une plainte qui mêlait douleur, perplexité et joie, je m'entendis remercier le ciel n'osant croire à ce que je venais d'entendre. Lorena, ma fille était encore en vie. Sa voix venait de
caresser mon oreille et en l'espace d'une seconde, ma vie venait à nouveau de basculer pour mon plus grand bonheur cette fois. Vingt ans que je vivais l'enfer, depuis le jour où un déséquilibré
m'avait arrachée mon enfant, le jour où ma petite Lorena n'était pas rentrée du goûter d'anniversaire de Juliette, son amie de classe. Ce soir-là, j'ai bien cru mourir d'angoisse et de douleur,
tant ma chair était meurtrie. J'aurais voulu mourir mille fois plutôt que de survivre à mon enfant. Je hurlai de désespoir. Je voulais ma fille. Je voulais Lorena. Je voulais la toucher,
l'embrasser, la serrer dans mes bras et lui dire combien je l'aimais. Ce soir-là, plus rien n'existait. La vie s'était arrêtée ce soir d'été 1981. Les recherches aussitôt lancées par la police
n'avaient rien données, pas plus que celles du quartier qui s'étaient mobilisées d'un seul homme. Pourtant, j'avais toujours entendu dire que les premières heures étaient les plus importantes.
Mais ni la police ni le voisinage ne m'avaient ramenée ma Lorena. Mon bébé s'était volatilisé comme un ange au beau milieu d'un anniversaire. Personne ne l'avait vu partir. Ses camarades tout
comme leurs parents ne savaient rien. Je n'avais plus que mes yeux pour pleurer et l'espoir chevillé au corps de revoir Lorena. Et pourtant, mes prières furent vaines durant ces vingt années de
calvaire : la vie n'avait plus de sel, l'envie avait fait place au chagrin et au renoncement, jusqu'à aujourd'hui, jour béni entre tous où le ciel m'a exaucée. Ma Lorena était de retour. Par quel
miracle, je n'en avais cure : elle serait bientôt dans mes bras, c'était la seule chose qui comptait. Plus de temps à perdre, la vie n'attend pas. Lorena est là. Maman arrive.
Paris, le 16 Décembre 2008
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