Il y a soixante ans, je quittais Naples et l'Italie pour toujours. Le destin en avait décidé ainsi. Il
fallait que je parte. Mon présent n'était plus ici. Une valise et un passeport. Dans ma course vers ma nouvelle vie, je n'avais besoin de rien de plus. Je devais me défaire de mes liens, si
puissants étaient-ils. Oublier Ornella et nos fiançailles, ne plus penser à ma famille que je laissais derrière moi, ne pas écouter cette envie folle de m'accrocher à eux et de tout leur avouer.
Non, je ne le pouvais pas. Je ne pouvais pas leur faire ça. Au nom de l'amour que je leur portais, je devais me sacrifier. Partir et ne plus jamais revenir. Croyez-moi, j'en ai eu le cœur arraché
durant ces longues et interminables années. J'ai bien cru en mourir.
Aujourd'hui, au crépuscule de ma vie, je foule cette terre qui m'a vu naître. Je ne reconnais plus
rien. Tout a changé. Et pourtant, je perçois ces odeurs de fleurs printanières entre mille. Elles embaument les places et les ruelles laissant dans leur sillage un doux parfum d'indolence. Les
effluves de la mer et des poissons se mêlent à celles du soleil et du farniente ainsi qu'au charme inégalable des napolitains. Mais, les visages ont changé. Bien que peu d'étrangers aient investi
la capitale du Sud, je ne parviens pas à identifier ces visages étrangers de l'Europe de l'Est venus d'Ukraine ou de Pologne. Heureusement, la baie de Naples est toujours aussi somptueuse et il
me semble tout à coup évident que la vie m'a filé entre les doigts. J'aurais dû faire ma vie ici ! Auprès de ceux que j'aimais. D'Ornella et de mes parents que je n'ai pas vus vieillir.
J'aurais dû épouser la femme que je chérissais. Dieu m'est témoin que j'aurais dû veiller sur mes parents et assurer la tranquillité de leurs vieux jours. Ils m'ont volé ma vie, ces fils de
chien ! Pourquoi, mon Dieu ? Pourquoi ? Oui, bien sûr. A cause de cette foutue Camorra qui s'infiltre et s'immisce dans les moindres recoins de Naples. Impossible de faire un pas
sans que les mafiosi soient mis au parfum. Rien ni personne ne peut se vanter d'avoir un tant soit peu de vie privée. Tout se sait ici-bas, à Naples, terre de tous les dangers. Alors évidemment,
lorsque j'ai été témoin du plus gros scandale jamais advenu et que le juge Giovanni Falcone a été froidement abattu sous mes yeux, qu'aurais-je pu faire d'autre que prendre la fuite ? La
mafia sicilienne n'est pas une chorale d'enfants de chœur. Que Dieu me pardonne ! La « pieuvre » comme on l'appelle en Italie vous enserre et vous traque jusqu'à ce que mort
s'ensuive. Alors, je suis parti sans un mot pour ne jamais revenir. A cette époque, c'est ce que je croyais avant d'apprendre la mort du dernier commanditaire. Je ne m'imaginais pas pouvoir
retourner au pays. Mais l'ultime souffle de Giovanni Brusca a fait de moi un homme libre. Aujourd'hui, je suis revenu chez moi voir Naples et mourir.
Paris, le 14 Octobre 2008