
Au fil de ces derniers jours, la haine s’est infiltrée insidieusement dans mon cœur sans que je ne puisse rien y faire. Les premiers temps, je n’y ai guère prêté attention. Pourtant, il a bien fallu l’admettre, me dérober à cet effleurement de tous les instants m’est devenu impossible. Empli de colère et de soif de vengeance, je ne suis plus le même homme. Ce venin s’est emparé de moi comme une vilaine boursouflure faisant voler en éclat toutes mes certitudes. En l’espace de quelques heures, tout a basculé. Mon ciel s’est couvert de zébrures sombres et inquiétantes que rien ni personne ne pourra délaver.
Pourtant, à tout juste 20 ans, j’avais embrassé une vie cachée, d’humilité et de pauvreté en rejoignant l’Ordre du Carmel. Une vie de prière et de solitude s’ouvrait devant moi. Très jeune, j’avais pris conscience de cette foi qui m’habitait. Depuis, mes journées étaient bercées au rythme des oraisons. Certains membres de ma famille n’avaient pas compris mon orientation. Ils avaient réagi d’un air moqueur, pensant à une nouvelle lubie. Nul doute à avoir, j’avais pris cette décision sans ciller. Cette vie n’avait rien d’ascétique bien au contraire. Les aléas de l’existence ne viendraient plus faire tanguer mon cœur entre mes doutes et mes peurs, certain désormais du chemin à emprunter. Ce temps-là était bel et bien révolu. Dieu avait empli ma vie.
Treize ans plus tard, je ne suis plus sûr de rien.
Notre couvent de Santa Marinella situé tout près de Rome avait eu vent de ces attentats sanglants qui avaient dévasté la capitale en l’espace de quelques mois. Ces groupes puissamment armés appelés les « Brigades rouges » menaient une guerre sans merci contre les forces politiques du pays, n’hésitant pas à sacrifier la population sur l’autel de leurs idéaux. De nombreux blessés et de morts civils venaient s’ajoutaient à une liste déjà vertigineuse. Les habitants affolés tremblaient aux sons des canons de ces commandos de la mort. Réputés pour leurs actions d’une extrême violence et pour leurs déploiements spectaculaires, ils défrayaient la chronique, inspirant la crainte dans tout le pays. Drapé d’un linceul mortuaire, le pays semblait paralysé. Rien ni personne ne pouvait arrêter ces terribles Brigades rouges. Que pouvait faire l’Italie contre ces attentats ?
Dès les premiers événements, notre communauté s’était bien évidemment associée à la douleur du pays et de sa population, adressant toutes nos prières aux victimes de ces atrocités. Malgré notre foi, nous nous sentions, mes compagnons et moi-même, bien démunis face à un tel déferlement de violence et de panique. Mais jour après jour, nous ne cessions d’avoir foi en notre Dieu et nous nous en remettions entre ses mains.
Jusqu’au jour où un commando armé fit irruption dans notre communauté. Que venait-il faire dans notre couvent ? Nul ne le sut jamais. Ce que je pus dire, c’est que ces hommes massacrèrent sans aucune hésitation et sans une once de pitié l’ensemble des Carmes de Santa Marinella. En plus de cette infâme tuerie, ils saccagèrent et pillèrent notre couvent détruisant tous les livres saints que nous avions conservés depuis notre arrivée en 1925. De notre communauté, il ne restait plus que des cendres et du sang.
Mon salut, je le dois à un pèlerinage imprévu qui m’a mené loin de cette barbarie. A mon retour, de nombreuses questions m’ont assailli. Dieu me mettait-il à l’épreuve ? Testait-il ma foi ? Mon âme n’était-elle pas suffisamment pure pour chérir Dieu ? Autant de questions et de tourments qui à ce jour n’ont trouvé de réponses. Aujourd’hui, mon cœur saigne. Mon monde et mes illusions se sont écroulés et avec eux l’espoir d’un jour meilleur. C’est à peine si j’ose le dire mais j’ai soif de vengeance. Ma douleur écorche ma gorge. Impossible d’étouffer mes cris et mes sanglots. Je suis perdu. Je ne me reconnais plus. Je me fais peur. Je voudrais terrasser ma douleur autant que mes ennemis. Que je sois damné s’ils échappent à la colère divine !
Que je sois damné pour tous mes pêchés ! Saint Jean de la Croix, j’en appelle à vous ! Je perds la raison. Je suis devenu un étranger. Saint Jean de la Croix, je me souviens :
« La contemplation, en effet, n'est autre chose qu'une infusion secrète, pacifique et amoureuse de Dieu en l'âme ; et cette infusion, lorsqu'elle ne rencontre pas d'obstacle, embrase l'âme de l'esprit d'amour. »
« La FOI obscurcit l'entendement, le dépouille de toute son intelligence naturelle ...
L'ESPERANCE dépouille et sépare la mémoire de toute possession créée ...
La CHARITE dépouille les affections et les appétits de la volonté de tout ce qui n'est pas Dieu ...
Ces vertus ont la propriété d'unir l'âme à Dieu. »
Saint Jean de la Croix, ne m’abandonnez pas !
Paris, le 30 Octobre 2009