Par Vanessa

Maudite soirée. Le rush a sonné. La tournée va commencer et avec elle son lot d’emmerdes. D’ici quelques minutes, je vais devoir me coltiner les sacs remplis des paquets de tous ces petits morveux.
Quarante-deux ans que je me farcis ces voyages d’un bout à l’autre de la Terre. Qu’il vente, qu’il pleuve ou bien qu’il neige, les livraisons ne doivent souffrir d’aucun retard. Mais bon sang que j’en ai marre ! Allez, je peux bien vous le dire aujourd’hui : « j’en ai plein le dos ! ».
L’année passée ne m’a pas épargné. Elle m’a mis les nerfs en pelote tant et si bien que j’ai cru ne pas passer l’hiver. Il faut dire qu’avec ces mômes archi gâtés, ce ne sont plus un ou deux cadeaux à livrer mais une dizaine pour chacun d’entre eux. Faites le calcul et imaginez un peu le fardeau ! Ah ça, je regrette le bon vieux temps où je n’avais qu’une orange à déposer au pied du sapin. Ah oui, les temps ont bien changé …
Ce soir, le stress est à son maximum. NOEL.COM, notre nouvel employeur nous demande un rendement de dingue et la cadence est devenue infernale. Après la dernière vague de licenciement il y a deux ans, les conditions de travail se sont durcies. Fini les récups et les journées payées double. L’heure est au changement. L’heure est au toujours plus vite mais avec moitié moins de moyens. Désormais, mes collègues et moi faisons quasiment les trois huit payés au lance-pierre.
Alors ce soir, je suis tendu comme un arc. J’ai la très désagréable impression de revivre l’enfer de ces derniers mois durant lesquels j’ai bien cru trépasser. J’ai la gorge tellement nouée que je n’ai même pas réussi à avaler le dîner de réveillon offert par NOEL.COM. Pourtant, Dieu sait que cette jolie dinde aux marrons me faisait saliver ; sans parler des marrons glacés que j’adore et pour lesquels je me damnerai en temps ordinaire. Mais là, impossible de manger quoique ce soit. Les aliments ne passaient pas. Il n’y avait rien à faire. Mon repas de réveillon fera le bonheur de mon pote, Dédé.
Le cœur au bord des lèvres, je l’ai laissé à ses agapes et suis allé vomir le peu que j’avais réussi à ingérer. Je suis ressorti des toilettes le cœur battant, le souffle haletant, le front luisant, les jambes tremblantes, la vessie gonflée comme un ballon de baudruche et les muscles douloureux et durs comme de la pierre. Tous les symptômes de ces derniers mois me revenaient comme un électrochoc. J’ai cru devenir fou. Revivre cet enfer était bien au-delà de mes forces. Pris de panique, je cherchais ma respiration. Tel un poids mort, mon corps se faisait lourd et douloureux. Je ne tenais plus debout. Comment assurer ma tournée dans un tel état ? Mais, pour être franc, une question me revenait sans cesse : « Pour qui ? Pour quoi ? Et surtout, à quoi bon ? ».
Pour des enfants rois gâtés et blasés ? Pour légitimer une course effrénée à la consommation ? Pour une société en mal de valeurs ? Pour des actionnaires toujours plus avides de profits ? Pour une vie de chien à trimer jusqu’à soixante-dix ans pour deux francs six sous ? Pour crever seul dans un hospice ? Autant abréger mes souffrances et me piquer comme une bête !
Quand j’ai commencé ma carrière en tant que Père Noël, mon tuteur, Emile me disait : « Celui qui n'a pas Noël dans le cœur ne le trouvera jamais au pied d'un arbre ». Quarante-deux ans plus tard, il ne reste plus rien de l’esprit de Noël. Mes illusions se sont envolées et mon âme d’enfant s’est perdue aux confins d’une société mercantile et individualiste. A cette heure, il ne me reste plus qu’à espérer que Dieu existe et attendre que la mort veuille bien de moi.
Paris, le 5 Novembre 2009
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