
Voilà bientôt huit mois que je fréquente Phil. Huit mois que je suis devenue une habituée de « Chez Amar ». Cœur névralgique du quartier, « Chez Amar » est un café bouillonnant de vie où tout le monde se connaît et où l’intimité n’existe pas.
Amar, figure emblématique des lieux, est berbère d’origine. Il mitonne le couscous comme personne et a la grandeur d’âme des gens du Sud. La main sur le cœur, il ne sait rien refuser à ses amis. Générosité et affaires ne faisant pas bon ménage, Amar n’est pas le roi des finances. Maintenir son commerce à flot est un véritable exercice d’équilibriste. Alors, mieux vaut ne pas être trop regardant sur l’état des lieux.
Années après années, les rafraîchissements et autres travaux passent invariablement à la trappe. Ce n’est pas que l’unique WC à la turque me chagrine mais j’avoue qu’un peu de confort ne serait pas superflu. Et que dire du système d’aération inexistant ? Après trois ou quatre heures passées à respirer les effluves d’alcool et les volutes de cigarettes, les yeux de lapin n’ont rien de bien séduisants pour la jeune femme amoureuse que je suis ! Mais comment lui en tenir rigueur ? Les fidèles se contrefichent du confort des banquettes et encore plus de l’originalité de la décoration. Les habitués viennent y chercher la chaleur et l’amitié de « Chez Amar ».
Alors, lorsque j’ai rencontré Phil il y a huit mois, c’est le premier endroit dans lequel il m’a entraînée. Chez lui, « Chez Amar ». Moi si réservée, j’avoue que j’étais loin d’être à mon aise. Phil, quant à lui, se déplaçait d’une table à une autre, saluant une jolie brune, serrant la main d’un grand dégingandé avant de revenir m’enlacer la taille et de me susurrer des mots d’amour au creux de l’oreille. Nouvelle parmi les familiers, j’attirais non sans gêne tous les regards. Chacun y allait de son petit commentaire sur le couple que Phil, de douze ans mon aîné et moi formions désormais. Les uns et les autres n’hésitaient pas à me taquiner au passage en me lançant des réflexions grivoises.
Juchée sur un haut tabouret, je commençais à sentir le rouge me monter aux joues. J’aurais donné n’importe quoi pour me faire toute petite et me rendre invisible. Tant de curiosité me mettait de plus en plus mal à l’aise. Accoudée au comptoir, face à ma grenadine, j’envoyais des œillades désespérées à Phil. Mais, Phil était chez lui. Il fumait cigarettes sur cigarettes et sirotait panachés sur panachés tout en sautant d’une conversation animée à une autre. Nappée d’un halo gris formé par les volutes de cigarettes, je sentais poindre une terrible migraine. La douleur pilonnait sans répit mes tempes me promettant une nuit difficile. La gorge et les yeux me piquaient tandis que la fatigue me gagnait. Quatre heures que nous faisions les piliers de bar. Quatre heures enfermés dans une salle enfumée à respirer le tabac et les alcools en tous genres. Quatre heures seule au milieu d’un brouhaha de voix de plus en plus égrillardes au fil des heures. Quatre heures à attendre que Phil et moi puissions nous retrouver en tête-à-tête. Quatre heures d’abnégation pour faire partie du décor …
Huit mois plus tard, je connaissais le prénom des ouailles de « Chez Amar ». Mona, la jolie brune venait d’avoir un bébé de Nico, le grand dégingandé. Sophie, la pulpeuse blonde avait une nouvelle fois quitté Paul. Paul ravagé par cette énième rupture, évitait de plus en plus les parages, préférant se réfugier dans son travail d’informaticien. Eric traînait sa paresse, toujours à la recherche d’un travail. Nathalie cherchait Daniel tandis que Daniel fuyait Nathalie. La ronde des vies du quartier allait dans un sens puis dans un autre sans que les uns ni les autres ne puissent se détourner des rendez-vous quotidiens de « Chez Amar ».
Après huit mois d’un régime journalier « Chez Amar », mes nerfs étaient à vif et ma patience mise à rude épreuve ne tenait plus que par un fil. Le fil ténu de l’amour qui me liait à Phil risquait de se rompre à tout moment. Aujourd’hui, je n’avais plus la force de supporter l’intrusion permanente de Paul, Mona et les autres. A débattre toujours des mêmes sujets, à rencontrer toujours les mêmes personnes, à ne connaître qu’un seul et même lieu, Phil et moi, tout comme les autres, nous nous étions atrophiés. Au lieu de nous ouvrir aux autres comme Phil le croyait, nous nous étions marginalisés. Confinés dans le sempiternel même périmètre, nous avions, jour après jour, perdu de vue nos objectifs. Notre couple stagnait. Nous vivions sous le regard de la communauté de « Chez Amar », oubliant de vivre nous-même et de nous aimer. A refaire le monde autour d’un comptoir, cigarette aux lèvres et bière dans la main, Phil avec sa bande potes quarantenaires, avait oublié de vivre sa propre vie. Les mois passaient tandis que je voyais Phil s’encrouter. Ce que nous devenions me faisait peur. Ce qu’il était ne me plaisait plus. Ce n’était pas la vie dont j’avais rêvée. J’avais soif de voyages et de grand air. J’avais envie de partir à la découverte d’univers différents. J’avais envie de rencontrer les hommes et les femmes du monde entier. « Chez Amar », j’étouffais. La fête, les amis, les soirées « Chez Amar » jusqu’à pas d’heures, oui pourquoi pas mais pas semaine après semaine. Ma vie, je la voulais autrement.
Comme il avait fallu que je l’aime pour adopter sa façon de vivre ! Je ne regrettais rien mais je ne pouvais plus continuer à m’oublier.
Paris, le 23 Février 2010