Par Vanessa

Ils étaient arrivés très tôt ce matin. Leurs costumes impeccablement taillés trahissaient un univers différent du notre, un monde aseptisé où la sueur faisait cruellement défaut. Flanqués de leurs attachés-cases tout en cuir luisant, l'ensemble n'était pas très rock and roll mais on pouvait dire qu'ils avaient fière allure. Debout sur le terre-plein de l'usine, ils attendaient notre arrivée.
C'est vrai que depuis un certain temps, les rumeurs couraient à l'usine que l'entreprise familiale n'avait plus que quelques mois à vivre. Maurice et moi n'avions pas voulu l'entendre. Nous ne voulions pas y prêter attention. Mais, cette atmosphère de suspicion, acre et malodorante s'attachait au moindre geste et au plus furtif regard. Elle emplissait l'espace, nous bouffait l'oxygène. Difficile de ne pas y échapper.
Compagnons d'infortune depuis des années voire des générations, nous étions désormais sur nos gardes, nous méfiant de notre voisin, de notre ami. Bien que sur le qui-vive, il nous était impossible de croire que la fin de Furnishing & Fils avait sonné. Et pourtant, les dés avaient été jetés sans que nous nous rendions compte de quoi que ce soit.
Je n'avais voulu voir aucun signe annonciateur de notre chute. J'avais agi comme la plupart de mes collègues : je m'étais bêtement jeté dans le travail corps et âme afin de ne penser à rien et surtout pas à l'avenir sinistre qui se profilait pour nous tous. Cette fuite en avant masquait la peur de perdre mon travail. La peur des lendemains sans un sou pour boucler les fins de mois, payer les factures qui inexorablement ne pourraient plus être honorées.
Nos efforts et notre volonté farouche de maintenir l'activité furent indéniablement et cruellement vains. En les voyant arriver avec leurs mines épanouies, il est clair que nul n'avait envie de rire ce matin. Nos visages étaient crispés voire grimaçants pour certains. Il faut dire que le choc était rude.
Michel, le patron mais avant tout mon oncle et parrain, avait passé un pacte avec ces flasques et veules acquéreurs. Oui, Michel avait fini par craquer. Il n'avait pas pu résister aux pressions économiques. Après plus de 70 années d'activité dans la fabrique de meubles, le glas avait retenti pour Furnishing & Fils. Pourtant, l'entreprise en avait traversé des coups durs. Mais à chaque fois, elle avait fait face, relevant les défis les uns après les autres. Passée de main en main par les générations successives, Furnishing & Fils avait toujours su maintenir le cap face à la concurrence et au marché mais aujourd'hui...la crise avait était trop rude. Inutile de se battre la coulpe. Aujourd'hui, tout est joué. Michel, moi et les autres n'y pouvons plus rien. L'entreprise, hélas, n'a plus les reins solides. Elle a fini par se briser comme une coquille vide face à la mondialisation dont la gueule béante nous engloutit dans le vide universel.
Paris, le 9 Juillet 2009
Eclipse Next 2019 - Hébergé par Overblog