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Une nuit d'enfer

Encore une engueulade avec ma mère ! Celle de trop ! Son ton tranchant, ces certitudes, cette relation étouffante, sclérosante m’asphyxient. J’en ai ma claque. Avisée ou non, ma décision est prise : il faut que je parte. Nul ne pourra me faire changer d’avis. Quitter cette maison sur le champ est ma seule issue. Il est temps que je défie son autorité écrasante. Le moment est venu de prendre mon essor. A moi, la liberté !
 
Forte de ma conviction, me voici partie sur les routes, sifflotant le chant de la délivrance à la recherche d’un refuge pour les nuits à venir.
 
Je me suis tout de suite souvenue de Gilbert, mon vieil ami confiseur. Lui pourra sans nul doute me venir en aide.
 
Gosse, je faisais toujours un détour par sa boutique au bout du port. C’était ma récompense après les cours barbants de notre professeur, Monsieur Groscoop, dont la voix rauque tenait en respect toute la classe.
 
Les années avaient passé mais j’avais gardé contact avec Gilbert. Dans les moments de joie comme dans les périodes de découragement, il avait été mon confident.
 
C’est tout naturellement que je débarquai chez lui ce soir-là, mon baluchon sur les épaules. En ouvrant la porte, Gilbert m’a regardé curieusement. J’ai cru déceler un sentiment d’inquiétude mêlé de reproche. Afin de couper court à d’éventuelles remontrances, je me jetai à son cou pour mieux me mouvoir dans le creux de ses bras. L’heure n’était pas aux explications lui lançai-je d’emblée mais aux solutions !
 
Désemparé, il m’expliqua brièvement qu’il ne pouvait pas s’enferrer davantage. Sa compagne, cette mégère, était toute la journée sur son dos et lui menait une vie des plus pénibles. Me fournir une couche lui était chose impossible mais il pouvait me donner du baume au cœur. Il ressortit de son arrière boutique avec un étrange instrument et me joua un petit air d’épinette. J’en fus émue jusqu’aux larmes. Je n’avais jamais écouté plus belle musique. Cette douce mélodie renforça ma détermination et me donna du courage pour reprendre la route.
 
Je pris congé et le remerciai chaleureusement de cette nouvelle bouffée d’énergie. La nuit commençant à pointer le bout de son nez, il était grand temps que je pose mes guêtres en quelque endroit que ce soit.
 
Epuisée par tant d’émotions, je pris possession du premier banc venu et m’affalai de tout mon long, poussant un grand soupir de lassitude. Je me repassai le fil de la journée et commençai à me demander si ce coup de tête ne finirait pas par me desservir. Mais non, mieux valait chasser ces mauvaises pensées et considérer les nouvelles perspectives qui s’offriraient à moi dès mon réveil. De toute façon, cette vie morne et sans ouverture chez ma mère, ne m’avait jamais vraiment botté ! J’avais toujours eu l’esprit fantasque. Ma vie, je la voyais comme un permis de construire dérogatoire où tout me serait autorisé ! L’avenir heureux était devant moi, à n’en pas douter. Mais pour l’heure, ma première nuit, seule dans les rues de Dieppe me tendait les bras …
 
Le lendemain matin, quelle ne fut pas ma stupeur de constater avec effroi le vol, le pillage de mes maigres affaires ! Du haut de mon banc et de mes espoirs meurtris d’adolescente, je me suis sentie soudainement déboulonnée par cet acte gratuit et crapuleux. On m’avait tout pris. Le peu que j’avais, mes quelques économies, mon barda, tout avait disparu en l’espace d’une nuit ! Blessée dans ma chair, accablée par tant d’injustice et de cruauté, je commençais à me morfondre lorsque j’entendis la voix de mon ange gardien. Oui, c’est lui qui avait raison. L’essentiel était intact : mes rêves, ceux d’un avenir meilleur, l’espoir de construire une vie à la hauteur de mes envies et de mes ambitions, c’était tout cela qui comptait. Non, rien n’était perdu ! Je me devais de relever la tête. Certes, j’avais pris des chemins détournés. J’avais sans doute été trop intransigeante avec ma mère. Mais, ce matin-là, je compris. J’avais voulu aller trop vite, ne compter que sur moi-même, refusant la main tendue de ma chère mère. C’était une erreur. Maman, pardonne-moi. C’est ensemble, unies, fortes de notre amour et de notre compréhension mutuelle que nous construirons l’avenir.
 
Heureuse d’avoir trouvé la lumière, je repris le chemin du foyer maternel. C’est en pensant à mes retrouvailles avec ma mère que je me répétai les paroles que je prononcerai lorsqu’elle me tendrait les bras :
 
« Premièrement, qui n’a pas fait d’erreur dans sa vie ? »
« Deuxièmement, j’ai cru réussir seule »
« Troisièmement, je ne savais pas, je me suis égarée »
« Quatrièmement, mais tu sais, j’ai compris »
« Cinquièmement, ne m’en veux pas »
« Et sixièmement, je t’aime maman »
Paris, le 5 Février 2006
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