Cela faisait des semaines que je m’étais préparée à ce rendez-vous. Pas un seul jour ne s’était écoulé sans que j’y pense. Jour et nuit, je m’étais passée et repassée
le fil de cette journée. Je n’avais jamais renoncé. Jamais.
Ce matin, l’heure n’était plus à la réflexion mais bien à l’action. Je m’étais parée de mes plus beaux atours et n’avais pas oublié de nouer autour de mon cou ma chaîne avec mon pendentif fétiche : mon trèfle à quatre feuilles.
Mon train partait à 10 heures et devait arriver à Lyon à 11H56. L’excitation mêlée à l’anxiété était à son comble. Je n’avais pas réussi à dormir la nuit dernière tant j’étais obsédée par ce rendez-vous. N’y tenant plus, je m’étais extirpée de ma couette alors que la nuit silencieuse plongée dans les ténèbres, me donnait le vertige. Bref, à 3 heures du matin, j’étais fraîche comme un gardon, prête à mener une révolution !
Arrivée avec plus de deux heures d’avance à la gare de Lyon, je m’étais dégotée un petit bistrot, histoire de me calmer les nerfs. C’est donc à l’aide de deux ou trois petits verres de cognac suivis d’un godet de calvas que j’ai pu peaufiner mon discours. Oui, tout devait être parfait, dans les moindres détails. Après la lecture de ma future allocution qui allait sceller à jamais mon avenir, je me sentais enfin rassérénée et bien plus confiante. Une retouche de blush sur mes joues, du rose sur mes lèvres et une assurance retrouvée m’aideraient c’est certain à affronter mes peurs ancestrales. Mais bientôt, tout cela ne serait plus que de vieux et mauvais souvenirs bons à classer dans une boîte de Pandore.
L’heure était venue de me rapprocher du quai et de monter dans le wagon N°24 du TGV en partance pour Lyon. Quelque peu titubante, je grimpai les quelques marches et me dirigeai vers mon siège.
Calée dans le fond de mon fauteuil, j’élaborai nerveusement les mille et un scénarii qui seraient susceptibles de se jouer d’ici quelques heures. Je ne sais si les effets de l’alcool exacerbaient d’heures en heures mon imagination mais mon esprit débordait d’hypothèses aussi saugrenues les unes que les autres. Je riais de mes délires chimériques et débordants et me sentis bientôt envahie par un doux sentiment d’euphorie.
Tout affairée à échafauder les détails les plus minutieux de mon arrivée, je n’avais pas vu le temps du voyage défilé. Pourtant, le TGV marquait bel et bien le terminus de ce trajet, prêt à me débarquer sur le quai où tout pourrait commencer …
Rassemblant mes effets personnels, je jetai un rapide coup d’œil par la fenêtre. Aucun visage familier. Rien de grave. Il devait sans doute m’attendre en tête de train. Pas de raison de s’affoler. Un coup de brosse afin de remettre un peu d’ordre dans mes cheveux emmêlés et le tour était joué ! D’ici quelques minutes, je serai la plus heureuse des femmes.
Un grand bol d’air frais vint me cueillir à la sortie du train et me fit tourner la tête à tel point que je vacillai légèrement sur les marches me rattrapant in extremis à la rampe afin de ne pas chuter sur l’asphalte. Reprenant mes esprits, je fouillai des yeux ce satané quai dans l’espoir d’y reconnaître le visage de celui qui me hantait jour et nuit depuis tant d’années. Mais mis à part, une foule noire et compacte qui me bringuebalait à gauche puis à droite, rien ni personne ne semblait venir à mon secours. J’avais juste le sentiment d’être poussée par cette marée humaine, effroyable et menaçante. Bousculée par cette horde sombre et angoissante, je perdais tout contrôle et n’aspirais qu’à me retrouver seule face à lui. Encore quelques mètres à parcourir et il en serait fini de ce sentiment d’aspiration. Voilà, quelques mètres, oui plus que quelques tout petits mètres … Suante et à bout de souffle, je m’extirpai de ce magma tourbillonnant. Inhalant une grande goulée d’air, je me frayai un chemin jusqu’à l’escalator qui me mènerait dans les bras de celui qui m’attendait.
C’est essoufflée mais soulagée que je me trouvai face à un grand hall de gare. Bizarrement, je me sentais comme étrangère à ce monde où tout semblait se dérobait sous mes pieds. Nulle trace de lui. Une vague de panique s’empara de moi. J’essayai tant bien que mal de contrôler mes tremblements. Un début de nausée montait inexorablement dans ma gorge. Je ne cessai de guetter l’horizon, à l’affût d’un regard connu et rassurant. Mais non rien, toujours rien. L’angoisse m’envahissait, m’oppressait jusqu’à me donner le vertige. Dégrisée, je l’étais totalement désormais. Je me laissai glisser sur un banc, au bord des larmes, le cœur en vrac, prête à éclater en sanglots. Mais non, je devais faire face. Les gens devaient me regarder. Je ne devais pas pleurer. Je ne pouvais pas pleurer. Mais, comment avait-il pu me faire ça ? Une heure, … deux heures que j’étais dans cette saloperie de gare, sur ce putain de banc devant lequel la foule se pressait et défilait devant moi ! Pétrifiée, statufiée, j’étais comme une pauvresse qui attend que quelqu’un lui tende la main pour recouvrer un souffle de vie. Vidée, écoeurée, je me sentais, une nouvelle fois encore, orpheline de ce père qui n’avait pas su tenir sa promesse.